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Par Marc Brzustowski pour lessakele et aschkel.info source : Michaël Rubin, in Commentary
Il y a dix ans, les Turcs se percevaient comme appartenant au même camp que les Etats-Unis, l’Europe de l’Ouest et les Etats-Unis. Aujourd’hui, l’identité turque place fermement le pays dans un camp dirigé par l’Iran, la Syrie, le Soudan et le Hamas.
La Turquie peut bien être membre de l’Otan, cela n’empêche pas les sondages de démontrer qu’elle est le pays le plus anti-américain au monde. Pas plus, du reste, les Turcs ne font-ils la différence entre le gouvernement et le peuple américain : ils haïssent les Américains autant qu’ils haïssent Washington. Ce n’est pas un accident de parcours. Depuis le tout premier jour, Erdogan a encouragé, et ses alliés ont financé, un violent courant d’incitation anti-américaine et antisémite. Même si beaucoup de Turcs s’opposaient naturellement à la libération de l’Irak, en 2003, ce courant est aussi largement dû au fait qu’Erdogan les avait alors bombardés d’incitations anti-américaines avant le vote du Parlement qui a entériné cette tendance et retiré le soutien pourtant promis avant l’opération. En 2004, Yeni Safak, un journal soutenu par Erdogan, a diffusé une liste d’ennemis (de la Turquie) uniquement composés de personnalités juives importantes (un « protocole des Sages de Sion » new-look). En 2006, non seulement « la Vallée des loups », un film anti-américain et antisémite, mettait en scène un médecin juif prélevant les organes d’Irakiens et d’enfants turcs tués (souvent par le « Mossad » lui-même, dans le film), mais la propre femme du Premier Ministre soutenait publiquement le film et pressait tous les Turcs d’aller le voir. Des journaux turcs ont rapporté que des piliers financiers de l’AKP et les conseillers d’Erdogan avaient participé au financement de sa production. Pendant que la majorité du monde occidental boycottait le Hamas, à la suite des élections palestiniennes de 2006, pour tenter de le faire renoncer à la violence et reconnaître le processus d’Oslo, non seulement Erdogan tendait la main au groupe terroriste, mais il accueillait en grande pompe comme son invité personnel de marque, Khaled Meshaal, dirigeant de sa faction la plus extrémiste, vivant à Damas et opposée à toute avancée. La question, pour les décideurs politiques est moins de savoir si la Turquie est désormais perdue, que de savoir comment Erdogan a pu ainsi conduire une révolution islamique en pilotant sous les radars, au nez et à la barbe de l’Occident. Souligner ce point, c’est à la fois une forme d’hommage à l’habileté d’Erdogan et une réflexion sur la naïveté des Occidentaux. Avant de prendre le pouvoir, Erdogan et ses conseillers ont travaillé sur la forme d’esprit des leaders d’opinion en Occident. Et ils se sont spécialement concentrés, non pas tant sur les groupes américains pontifiants qui trouvent toujours que la politique américaine n’est jamais assez gauchiste et empathique envers le monde islamique, mais plutôt sur leurs critiques naturels, les supporters américains des faucons turcs et israéliens. Et ce sont, souvent, ceux-là mêmes qui ont, finalement, contribué à mettre Washington en confiance et à introduire Erdogan auprès des décideurs politiques. Après avoir consolidé son pouvoir, cela dit, l’AKP a cessé de cultiver ses relations avec les groupes juifs et pro-israéliens en Amérique, quoi qu’il en ait fait très peu qui risquaient de provoquer une rupture des relations. Traditionnellement, les Turcs portent un regard empreint d’empathie sur Israël et les Juifs ; parmi tous les peuples de l’Empire Ottoman, les Juifs de Palestine constituaient l’un des rares groupes qui ne se soit pas révolté contre le Sultan Ottoman. Dans les années 1980 à 1990, la Turquie et Israël avaient beaucoup d’intérêts en commun : tous deux étaient des démocraties perdues dans un océan d’autocraties. Ils ont eu tout loisir d’apprécier leurs étroites relations diplomatiques, économiques et militaires. Il y avait tellement de touristes israéliens qui visitaient la Turquie que des inscriptions en hébreu faisaient florès et qu’on en retrouvait partout dans les villes turques. Il était tout sauf surprenant d’entendre parler hébreu dans le Grand Bazaar d’Istanbul ou les restaurants tout le long du Bosphore. Contre un tel effet rétroactif (de l’étiolement des relations), beaucoup de groupes juifs ont préféré demeurer longtemps aveugles aux signes avant-coureurs de l’antipathie d’Erdogan à leur égard et ont rationalisé (ou pondéré) les rapprochements flagrants de la Turquie avec le Hamas et le Hezbollah, la Syrie, le Soudan et l’Iran. Ce n’est vraiment qu’après le Forum Mondial de Davos, lorsqu’Erdogan explosait littéralement, en s’en prenant au Président israélien Shimon Peres : « Vous, vous savez très bien comment vous y prendre pour assassiner », semant la tempête en pleine tribune, et en accusant ensuite Israël de Génocide, que les groupes juifs se sont péniblement réveillés à ce changement d’attitude qui avait déjà recouvert toute la Turquie. Une bonne partie du reproche quant à l’incapacité à reconnaître le sens de l’agenda d’Erdogan repose également sur l’approche intellectuelle de l’Islam radical. Pour trop d’observateurs, le port du voile était le seul critère à travers lequel juger d’un empiètement islamiste (dans la sphère publique). Pour Erdogan, quoi qu’on en pense, le voile n’est jamais qu’un symbole ; l’emprise sur l’Etat, voilà quel était l’objectif. Même après qu’Erdogan ait commencé à modifier l’équilibre et vider les comptes de la société turque, les responsables européens et les diplomates américains sont restés dans la dénégation. Le relativisme moral a certainement joué un grand rôle : comme lorsqu’en octobre dernier, Erdogan demandait : « pourquoi la Turquie devrait-elle accepter la définition occidentale de la laïcité ? ». Pour de trop nombreux responsables occidentaux, cela dit, reconnaître le virage pris par la Turquie aurait été une façon d’admettre l’échec à prétendre modérer l’Islamisme. Critiquer ouvertement les intentions profondes d’Erdogan aurait pu paraître « raciste ». Beaucoup de diplomates et de journalistes on rajouté à la situation leur propre dédain pour tout ce qui touche à l’armée, ont abandonné celle de Turquie, et pris le parti d’une dichotomie facile, dans laquelle l’Islamisme et la démocratie représentait un pôle, pendant que l’armée, la laïcité, et le fascisme représentait l’autre. De fait, ils ont voulu percevoir l’AKP sous le jour de réformateurs démocratiques, alors que les membres de l’Armée devenaient à leurs yeux le défenseurs d’un ordre anti-démocratique. Il est certain que les démocraties les plus avancées n’ont guère de place pour l’armée dans leurs politiques intérieures. Mais en chérissant et dorlotant l’AKP comme s’il se défaisait du rôle de l’armée dans le maintien de la Constitution sans, le moins du monde, construire simultanément un autre régime sur la base d’un comportement anticonstitutionnel, l’Union Européenne et les diplomates américains ont pavé la voie pour la dictature « soft » d’Erdogan. Hélas! Au cas où le miroir aux alouettes et les brumes intellectuelles n’étaient pas suffisants pour tromper l’Occident, Erdogan et l’AKP ont employé des tactiques bien plus sournoises. Comme beaucoup de diplomates américains prenaient leur retraite depuis leur ancien poste en Arabie saoudite pour reprendre leurs responsabilités commerciales précédentes, au moment de l’accession au pouvoir de l’AKP, chaque ambassadeur américain en Turquie à la retraite –Eric Edelman ayant été l’exception- s’est engagé dans des relations d’affaires lucratives auprès de sociétés turques. Mark Parris, qui dirigeait l’Ambassade américaine de 1997 à 2000, soit peu de temps avant l’avènement de l’AKP, qui a occupé diverses positions dans plusieurs think-tanks, cultivait une relation d’affaires avec l’AKP et s’est montré aidant et compréhensif dans plusieurs affaires d’antisémitisme dans la presse turque auprès des néoconservateurs (américains) et concernant des rumeurs de complots de coup d’état. Durant toute la période des quatre premières années du règne de l’AKP, Fehmi Koru, l’éditorialistede Yeni Safak, et soutien public d’Erdogan, a publié plus d’une dizaine d’éditoriaux accusant les décideurs politiques juifs américains, conduits par Richard Perle – qui n’était pourtant pas alors un responsable de niveau gouvernemental – à la fois, de manipuler la presse et de conspirer en vue d’un coup d’état en Turquie. Les deux accusations, non seulement étaient fausses mais elles concordaient tout à fait avec les vieux refrains sur le contrôle de la presse et les complots, comme dans les Protocoles des Sages de Sion. Et, effectivement, ils servaient les objectifs du Parti : l’AKP a utilisé ces éditoriaux pour se rallier aussi bien des sentiments nationalistes qu’antisémites. Koru aurait, tout-à-fait, pu faire référence à une source diplomatique haut-placée. Dans un éditorial de novembre 2006, il a révélé que sa source aurait été Parris, une accusation que Parris lui-même n’a jamais jugé utile ni d’expliquer ni de nier. Les Islamistes turcs ont également su entretenir de bonnes relations avec les Universitaires. Après que John Esposito ait reçu des subventions de la part du Mouvement Gülen, il a organisé une conférence en l’honneur du dirigeant islamiste-culte, en pratiquant un total blanchiment aussi bien de l’Islamisme de Fethullah Gülen que de son antisémitisme notoire. De la même façon, l’Université du Nord du Texas a bénéficié des largesses de Gülen, tout comme l’Institut Brookings à Washington DC, dont le fonds de commerce a longtemps été d’adopter une ligne compréhensive à l’intention d’Erdogan et de son agenda. La Turquie est aujourd’hui en tous points une République islamique sans en porter le nom. Washington, ses alliés européens et Jérusalem doivent désormais mettre un terme à ces relations avec la Turquie, en tant que potentiel ennemi. Hélas encore, même si l’AKP devait quitter la scène turque dès demain, les changements induits par le parti d’Erdogan ont été apparemment rendus irréversibles. Alors que la Turquie était, depuis plus d’une demi-siècle, une zone de sécurité entre l’extrémisme du Moyen-Orient et le Libéralisme européen, aujourd’hui, elle est devenue un facilitateur de l’extrémisme et un farouche ennemi du libéralisme européen. Plutôt que de combattre les terroristes, la Turquie les congratule. Le soutien rhétorique d’aujourd’hui a toutes les chances de devenir le soutien matériel de demain. Sur la scène mondiale également, la Turquie constitue un problème. Plutôt que de contribuer à évacuer et à régler le problème du nucléaire iranien, Erdogan l’encourage. L’anti-américanisme de la Turquie, sa dictature et l’incapacité des responsables occidentaux de prendre conscience de la réalité met la sécurité (régionale) en danger. Des choix douloureux nous attendent : en tant que membre de l’OTAN, la Turquie a un accès privilégié à l’armement américain, à ses tactiques d’intervention et à ses renseignements. Toute fourniture d’assistance à la Turquie, à présent, dans ce cas, ressemble fort à un moyen de les transférer indirectement au Hamas, au Soudan ou à l’Iran. Le Président Obama tient-il tant à fournir le F-35 Joint-Strike Fighter à la Turquie hostile, au défenseur en chef de l’Iran sur le plan régional, comme cela lui a été promis pour 2014 ? La Turquie doit-elle seulement rester membre de l’OTAN ? Après tout, il y a moins d’un demi-siècle, l’OTAN a bien appris à se passer des services de la France et à vivre sans elle… Perdre la Turquie représente une tragédie, mais échouer à reconnaître cette perte ne peut que rendre cette tragédie plus lourde de conséquences. La pire d’entre elles serait, ici, de se contenter d’un déni dans l’évaluation de la situation qui empêcherait de tirer les enseignements de la situation en cours. Lorsqu’il était maire d’Istanbul, Erdogan eut cette remarque piquante : « La Démocratie, c’est comme un tramway. Dès que vous êtes arrivés à votre arrêt, vous descendez ! ». Peut-être, rétrospectivement, l’erreur de l’Occident a surtout été d’ignorer le danger de l’ascension d’Erdogan à la place du conducteur…. Par Marc Brzustowski pour lessakele et aschkel.info source : Michaël Rubin, in Commentary  |